Accueil

PUYCELSI - TARN (81)

NOUVELLE INEDITE A LIRE : "LOIN DE L'OEIL"

Le texte ci-dessous a été écrit par Goémine (nom de guerre), installée à Puycelsi dans le Tarn. Voici sa présentation préalable :

"Je suis née et ai vécu trente ans dans les brumes frisquettes du Nord à côté de Lille, avant de venir me réchauffer à l’azur plombé de la Méditerranée, prés de Montpellier….trente ans de plus….

En chemin j’ai fait trois beaux enfants, sudo-nordistes, qui conjuguent avec moi ce métissage culturel. Nos racines vont profond entre la glaise humide et le sable chaud. Nos parlés mêlent ch’ti et occitan autour des gâteaux, des noëls,  et des linceuls aussi.

Travailleur social de terrain, j’ai travaillé durant plusieurs décennies auprès des personnes sans abris. Cœurs entaillés, vies balafrées, familles écartelées, dégout d’espoir, goût de  poubelles et squat en héritage. Souffrance brute côtoyée  et relents  aigres imbibés quotidiennement auprès des parias de la société  ….
Parias qui nous ressemblent  un peu plus chaque jour, tant la frontière de la précarité mordille notre confort supposé, enfonce les barricades sécuritaires et remblaye les retranchements sociaux prétendus  protecteurs. Mais nous ne le voyons pas. Pas encore….

Saoulée du malheur des autres sans plus pouvoir le soulager, abrutie d’urbanisme insolent et l’âge de grand-mère me venant au front, j’ai eu besoin  de  jardin  de tendresse, de vallon alangui, de ciel gonflé de promesses. J’ai choisi Puycelsi  pour venir me poser. Besoin sans doute de me raccommoder l’âme à la beauté des choses d’ici. Ici, où dans mon personnel royaume, mes cinq petits enfants galopent sur leurs jambes dodues à travers mon jardin, se gavent d’air doré et de trouilles bleues, perdent haleine à force de rire. Ils m’ont inspiré bellement. Jusqu’à présent j’ai fait partie de ceux  qui écrivent pour eux même.

Comme un ouvrier s'ouvre une bonne bouteille en cachette le dimanche....
Comme un vieux  parle tout  seul pour ne pas oublier sa langue…
Comme une veuve continue de se maquiller pour ne pas déchoir, même si elle ne cherche plus le regard de l’Autre dans le miroir.
 
Poussée par l’hiver agrippé à mes carreaux, dans ce frimas tarnais que je découvrais, j’ai rédigé cette histoire tendre et parfumée. Mais cette fois j’ai eu envie de partage : le mieux-être m’était revenu et me poussait à en faire bouture.

Un concours de nouvelles a été organisé par la communauté de communes du pays * et le salon du livre de Gaillac : là j’ai trouvé mon ancrage et j’ai envoyé mon manuscrit.  Le printemps a dégivré ma boite aux lettres en m’annonçant que j’étais lauréate. J’ai reçu le premier prix sous le soleil, émue.  Bouleversée que mes mots soient lus par d'autres yeux. Je poursuis l’aventure en vous les offrant …puissent-ils mettre du miel  sur vos chagrins, et de la colle à sourire sur vos beaux souvenirs.

Goémine.

*Concours de nouvelles Tarn & Dadou 2014, en partenariat avec le salon du livre de la ville de Gaillac, sous le parrainage de Romain Slocombe."

Vous pouvez lui écrire sur cette adresse mail : goemine@aol.com.

Voici le texte de sa nouvelle "loin de l'Oeil" :

Il court à perdre haleine, du haut de ses 6 ans, campé bien ferme sur la terre. Avec ses mollets charnus et brunis par l’air du temps, Cantis n’a pas peur des abeilles et des guêpes qui frelonnent l’air sucré autour des figues. Ici c’est sa petite terre, son personnel  royaume : la maison de sa grand-mère. Chaque été de sa courte vie, il est venu ici se gaver d’air doré et de trouilles bleues : les vipères au coin des pierres plates, les frelons dans l’abricotier, les courses en dégringolades funambules à travers les talus.

L’odeur de sa grand-mère et du gros savon dans la salle de bain juste avant la douceur du  pyjama sur ses mollets griffés de ronces. Les tartines de pain blond : saupoudrées d’amour elles sont !

Cantis connait le jardin par cœur et il a hâte de retrouver la haie derrière laquelle se trouve Faelan. Ils se sont trouvés nez à nez il y a déjà trois ans : d’un côté la frimousse ocrée du petit  natif, de l’autre le visage aigu du petit irlandais. Nez à bouche bée dans la haie de framboisiers de la grand-mère ! Les présentations  n’ayant pas préséance à cet âge-là, ils se barbouillèrent de fruits rouges bien  avant que de se regarder en face.
Avant la fin de l’été, les figues violines et les noix craquantes servirent rançon à l’amitié naissante. Puis l’habitude fut prise,  vacances après vacances, de se retrouver là,  aux  framboisiers, pour goûter ensemble, puis pour s’échanger des trouvailles de coquilles d’escargots vides et de cailloux bleutés, d’épis de lavande et de cadavres de scarabées lustrés comme des broches anciennes. Les paroles s’échangeaient ici avec pudeur, car elles  n’étaient  pas gage de complicité : les langues s’empêtrant entre  Occitan, Gaélique, et petit âge.
 Même s’il ne connaissait pas ce mot-là,  dans cet âge béni de certitude : Cantis savait que Faelan était son ami.  … Alors autant  rire et partager des trésors sans chercher des phrases de grandes personnes….
Sa grand-mère savait tout le précieux de cette amitié enfantine. Elle a vu au travers brindilles et sarments croitre l’affection entre les deux petits bouts d’homme. Et cela lui faisait parfois souci,  tant cet attachement prenait de la place dans le cœur de son petit fils.

Cette année là, quand  Cantis s’affale dans l’herbe tiède, épuisé de soleil  à la lisière des framboisiers, il ne trouve plus la mosaïque pâle du visage de Faelan esquissée au travers des branchages. Il s’inquiète. Sa tartine a moins bon goût. Les framboises font la gueule. Puis les poires, les figues et  le raisin éclatent  au soleil, et Faelan n’est pas revenu. Le cartable remplace le sac à dos des sentiers musardins. Puis les chrysanthèmes fleurissent, les sarments de vigne célèbrent le premier feu, C’est l’heure de l’hiver bientôt.

Elle n’a pas l’habitude d’attendre le jour pour poser pied au sol. Elle aime le coton de l’aube et les écharpes de bouillard au clocher accrochées. Il lui semble avoir le monde pour elle toute seule, aucun autre œil ne s’y pose.  
Elle a préparé son café la veille et le boit debout, dans l’encadrement de la porte, face à la nuit boudeuse qui s’esquive. A cette heure là même le silence a goût à rêves. Son panier à cueillette est prêt. Elle part.

Elle aime son pas dans l’herbe, mouillée encore de la rosée du matin, larmes célestes sur ses souliers. Ses pas couinent dans la végétation grasse et gorgée d’eau, « ça fait de la musique d’herbe » dit Cantis quand il l’accompagne. Elle aime les odeurs du matin pas encore réveillé qui hésite à regarder le jour en pleine face : café qui infuse et se faufile à travers les volets , pain grillé et chocolat des enfants avant l’école, relents d’essence du vieux bus qui pète en montant le vallon, fumée des feux de bois de la veille qui trainaillent à reprendre, menthe et mélisse froissées par la sauvagine qui se trotte, moisissure douce des champignons, fougères écrasées. Elle part en colline comme on part à la messe : bienheureuse.

Elle est un peu sauvage à cette heure-ci.

Elle est un peu sauvage à toute heure. Elle sait que ses voisins la surnomme « Loin de l’œil » car elle n’aime pas se montrer et ne fricotte avec personne. Elle a plutôt tendance à se cacher derrière ses rideaux si une voisine vient à passer. Elle déteste être surprise dans son jardin par un passant qui la hèle. Elle guette la rue, avant d’aller ramasser son courrier pour être sure de n’y croiser personne. Elle est courtoise et polie ce qu’il faut avec le voisinage, mais pas plus. Elle se tient à distance, loin.

Elle sait aussi que ce surnom possède double signification et que son goût pour son cépage favori -comme en témoigne le petit coup de vin blanc qu’elle s’octroie en dépoussiérage de  gosier *-  est bien connu du village…les litres qu’elle ramène de la coopérative tintinnabulent dans son cabas et ça fait sourire les gens : « c’est  son petit travers qui la fait parfois marcher de travers » comme dit la chanson…
« Loin de l’œil », cela ne lui déplait pas et puis de toute façon elle s’en fiche ! Qu’ils disent ce qu’ils veulent, pourvu qu’ils la laissent tranquille !
Au demeurant secourable et bienveillante, c’est elle qu’on vient souvent  quérir en cas de maux d’organes féminins, de mélancolie tenace, de coup de soleil ou  de piqures de bestioles…

* « loin de l’œil » appellation d’un cépage  fruité, typique des vins blancs du pays Gaillacois.
Mal d’amour inconsolable ou chagrin d’enfant : ce qui se ressemble beaucoup au fond du ventre et nécessite le même remède. Son panier à cueillette est empli de pousses gorgées de malice, d’herbes à chagrin, de boutures de sourire ou de marcottes à meilleur demain…elle n’est pas spécialement douée, mais elle sait écouter et cueillir.

L’an passé, au gros des soleils d’août, on  lui a amené le petit Faelan tout dolent au seuil de sa porte. Elle l’a fait s’assoir à l’ombre de sa véranda, et avec un verre d’eau et un mouchoir humide posé à même la tignasse noyée de sueur, elle a « retiré le soleil » de la tête du petit : le verre pétille, l’eau s’échauffe, le soleil coincé dans le crâne s’échappe en fines bulles aux parois du verre. L’enfant va mieux et repart avec sa mère, apaisé, la tête légère et le cœur assorti.

Mais vrai ! Elle préfère les ballades seule dans la nature. Ou encore mieux ! Accompagnée de Cantis, qui, quand il a fini de gober les moustiques ou d’apprivoiser les rainettes, (et même parfois l’inverse !…) accompagne sa grand-mère partout en sautillant. Surtout depuis qu’il ne voit plus Faelan. Cet été encore la famille Irlandaise n’est pas revenue et Cantis suçote sa peine en silence, comme un coin de doudou usé qu’on tète en vain pour ramener les beaux jours des seins de maman. Ce matin elle l’a envoyé en mission à la boulangerie sous prétexte de lui ramener une baguette, mais surtout pour qu’il s’offre trois sous de guimauve, des fois que le sucre fasse fondre le chagrin ?...

Les femmes parlent, trop hautes perchées dans leurs bavardages de grandes pour avoir aperçu le petit garçon entrer. « Elle a soigné la petite, hier ! Une piqure de guêpe à la  bouche, Dieu que j’ai eu peur ! Un peu plus c’était la gorge ! Elle aurait pu s’asphyxier la petite ! On était bon pour l’hôpital ! Même si elle n’est pas aimable, dans ces cas-là on peut dire qu’on béni le ciel de l’avoir la  « Loin de l’œil ! »

Cantis sait bien que sa grand-mère a soigné la petite lysou hier au soir …il l’a entendu brailler comme une fille sait brailler depuis sa chambre à l’étage, alors il a dégringolé les escaliers et  vu sa grand-mère lui frotter la bouche avec une poignée de trèfles écrasés. L’autre bramait comme un veau qu’on écorche…
 « Pourquoi vous l’appelez Loin de l’œil ma grand-mère ? »

 La candeur permettant toutes les audaces, le petit bonhomme a interpellé les femmes, tout fort dans la boulangerie. Un silence de farine s’installe…chacune fait mine de chercher des sous dans son porte-monnaie, ou de relire la publicité à propos des bienfaits des sucettes à la  réglisse sur les coliques…« Hein ? Pourquoi ? Ça veut dire quoi Loin de l’œil ? » .

La mère de la piquée se voit astreinte à répondre : elle se sent des vertus de retour d’obligeance, et complète sa dette en offrant la guimauve convoitée, le temps de ficeler une improbable réponse…
« Euh… vois-tu Cantis, c’est parce que ta mamie est bien triste quand tu repars en ville, tu es loin, tu lui manques…tu es loin de ses yeux, alors on l’appelle comme ça  Loin de l’œil, parfois, juste entre nous…tu comprends petit ? »

Oui, Cantis a bien compris et la bouche empéguée de guimauve rentre à la maison. La baguette lui sert de tapette à coccinelles sur le chemin. Il pousse la porte et jette le pain au loin sur le buffet , tout pressé de  dissimuler les traces de bête à bon Dieu sur la croûte et aussi  de partager le fardeau de son cœur avec celle qui lui ressemble : « tu sais grand-mère, moi aussi j’ai un Loin de l’œil »

C’était justement l’heure de son petit coup de blanc sec. Elle s’assoie à la table, pose son petit verre ballon, clapote de la langue, essuie le pain d’un torchon songeur et laisse parler le petit. Ainsi Faelan lui manque bien plus qu’elle ne craignait le savoir. Le pain aura un petit gout d’herbe et de poussière, de secret partagé et de chagrin à la guimauve.

Sur la table de la terrasse en soirée, elle écosse les petits pois. Cantis juste à ses côtés rêvasse sur son livre de géographie. Les petites boules vertes atterrissent dans le saladier. Sur la carte étalée, Cantis interroge : « dis-moi ? C’est où la maison de Faelan ? »  Elle désigne l’Irlande et justifie la France. Cantis pioche les petites boules vertes dans le saladier et les aligne à la suite sur le livre … « Ben dis donc ! C’est pas trop loin ! Faelan habite à 8 petits pois d’ici » Oui, juste 8 petits pois mais c’est loin de l’œil ….

Elle réfléchira longtemps, tandis que Cantis retourne rôder autour des framboisiers. Soit !  Les Irlandais ne sont pas revenus, mais rien n’est certain encore. Peut être le mois prochain ? Mais tant d’Anglais revendent leur maison d’en France ! Elle ne sait pas trop la différence entre l’économie Anglaise et l’Irlandaise. De l’Irlande elle ne connait que la musique. Et un peu la bière.

Elle a préparé son café la veille et le boit debout, dans l’encadrement de la porte, face à la nuit boudeuse qui s’esquive. A cette heure là, le silence a goût à rêves. Son panier est prêt. Elle part.  Cantis est reparti en ville, à l’école,  et elle se souvient de l’odeur de craie qu’il porte avec lui aux vacances. Ici c’est l’odeur des vendanges qui domine, les charretons dégoulinent de jus et mouillent les rues d’un pissat doré et âcre. Odeur singulière entre toutes qui crie « Septembre » comme on crie  « à l’aide » ou « à la tienne ! »  

Quand elle pousse la porte du bistrot, elle a comme une grosse chaleur qui lui mange les joues. Elle dit « Bonjour » et c’est tout…elle ne se souvient plus du mode d’emploi des bars. Mon dieu ! Mais qu’est ce que je fous ici… l’envie du blanc sec lui vient à la bouche, comme chaque fois qu’elle panique et qu’elle se rattrape au bord du verre pour ne pas déchoir… mais il est 8 heures du mat’ faut pas pousser !

Les hommes sont là. Pour eux septembre c’est l’odeur des cartouches, du chien mouillé et des champignons. Ils se retournent à peine, économes de gestes et de paroles, comme à la chasse. Ils flairent. Elle s’approche du comptoir. L’odeur du bistrot lui dégueule des souvenirs qu’elle ne peut pas sentir : vin acide et remontée de bile. « Un café s’il vous plait » …pas très original comme idée, mais que demander d’autre à cette heure ? Elle se sent un peu mieux à présent que les regards et les mots ne la regardent plus. Elle boit à petites gorgées brulantes, elle prend son temps : va falloir le faire durer ce café ! Les conversations renaissent peu à peu, elle aussi. Alors elle fait mine d’aller payer au comptoir et y pose son panier. Ça ne loupe pas ! Le patron sursaute devant les cèpes joufflus qui dorment dans l’osier. Elle a garni de mousse le fond du panier et les innocents reposent comme dans une petite clairière.

« Oh ! Fan …Vous les vendez ces bricoles là ? » Elle sait que ce ne sont pas des « bricoles » mais d’honnêtes cèpes dodus qui réchaufferaient l’assiette d’un petit Michelin étoilé, mais sa bouche est soudée au poison du malaise, bouclée par l’inhabitude. « Bah… si vous voulez, j’en ai de reste aujourd’hui… » Et voilà, c’est dit ! Le plus dur est fait ! Elle se sent glisser doucement  vers le beau temps ! Elle peut articuler à nouveau et ne s’étonne presque pas des hommes qui viennent commenter la cueillette par-dessus son épaule. Les pourparlers s’engagent, on soupèse, on évalue « Allez Zou ! Passez en  cuisine discuter » Le patron n’a pas envie de voir le panier lui passer sous le nez, puis ici,  on ne traite pas les affaires devant la clientèle. Elle n’a pas l’air bien maline mais on ne sait jamais avec les bonnes femmes… il attrape quelques billets dans le tiroir caisse…

Il est juste 10H00 au clocher quand elle rentre chez elle. Elle remise le panier, se laisse tomber sur sa chaise…puis se sert un coup de blanc pour fêter ça ! Elle a surmonté la crainte, le mensonge, la gêne, elle n’aurait jamais cru que la tristesse de l’enfant pouvait nourrir son audace. Elle sort le papier de sa poche : le patron lui a donné l’adresse de l’agence immobilière qui s’occupe de la location de la maison des Donogan. Il a cru à son histoire de nièce de Paris à la recherche une maison pour les vacances. Elle retrouve ensuite dans sa poche les billets de 10 euros pliés en quatre ! En plus elle a gagné sa journée ! « Ah le con ! » Et elle éclate de rire.

Les petites dents croquent dans les tartines. Gros pain, épaisse couche de beurre, sucre et framboises écrasées font les délices du goûter : les fruits alanguis dans le sucre fondent à leur palais gourmand. Attablés à l’ombre du tilleul sur la terrasse, les petits engloutissent leur verre de grenadine et leur bouche se moustache de rouge, ça les fait rire !  Ils sont heureux et  redemandent une fois de plus à entendre l’histoire : ils ne s’en lassent jamais !

« Allez ! Dis-nous encore pour la lettre ! Raconte encore comment ça s’est passé s’il te plait » Elle sourit et se prête de bonne grâce à la supplique enfantine, elle parle comme au théâtre :
« Dés l’entrée du train en gare, je l’aperçus sur le quai : un homme courtaud, au teint sombre, assez mou, portant des lunettes sans monture et vêtu d’un complet infroissable trop juste, dont la pochette s’ornait de toute une collection de stylographes. J’ai tout de suite deviné que c’était lui que je cherchais !  Alors je l’ai abordé et je lui ai demandé s’il était bien l’agent immobilier qui s’occupait de la maison des Donogan,  je lui ai remis ta lettre et voilà ! »
«  Et t’as pas eu peur toute seule à la gare ? » « Peur ? Mais peur de quoi ! Non …j’étais bien à l’aise au contraire de parler avec ce monsieur charmant et puis tu sais une gare ça n’a rien de bien terrible… »

La suite, ils la connaissent : le courrier de Cantis a bien été remis à la famille Donogan. Quand il a reçu en  retour la première lettre de Faelan, il a ressenti une grande fierté mêlée à  une incrédulité émue : Oui c’était bien son nom sur l’enveloppe, oui le joli timbre était bien étranger, oui son ami lui avait bel et bien répondu !  Puis tranquillement les lettres se sont succédées, le fil s’est retissé, maillant à chaque aller-retour une étoffe d’amitié plus solide.  Les progrès en écriture ont été spectaculaires et l’institutrice fort surprise de l’engouement soudain de l’enfant pour la géographie et la rédaction !
Ensuite  les grandes personnes se sont entendues pour que Faelan puisse venir passer les vacances en France ! Cantis et lui se sont retrouvés avec cette simplicité des enfants qui ne s’étonnent jamais des miracles. Ils ont tout de suite filé au jardin vers la haie de framboisiers.

Ce qu’elle n’a pas raconté aux enfants c’est ce qu’il lui aura fallu de courage pour faire naitre ce miracle là ! Il ne faut pas effrayer les petits avec peur des grandes personnes. Il faut leur laisser croire que les miracles arrivent au monde tous seuls, facilement, comme naissent les chatons dans la paille. Elle garde encore le souvenir de ce jour où elle est revenue chez elle avec le petit papier portant l’adresse de l’agence immobilière : une victoire et un bel embarras à la fois…elle tenait le premier élément de la suite de l’histoire mais elle n’imaginait pas bien comment faire naitre l’impossible de ce bout de papier…Et pourtant…

Elle a préparé son café la veille et le boit debout, dans l’encadrement de la porte, elle s’est levée tôt, mais n’a pas pris son panier de cueillette. Tout au contraire elle a mis ses souliers noirs et son manteau de ville. Comme elle déteste cet accoutrement ! Mais elle met un point d’honneur à être bien vêtue pour se rendre en ville. Elle sait que ce petit voyage est banal pour la plupart des gens, mais pour elle il s’agit d’un véritable périple. Elle est arrivée à l’arrêt d’autocar un peu en avance et elle aurait eu le temps de renoncer et de rentrer chez elle, mais elle est aussi têtue qu’une vieille bourrique et elle est montée dans le bus. Ce n’était pas trop difficile jusque là, elle a même pris plaisir à regarder les coteaux couverts de vignes, mamelons juteux  défiler sous ses yeux. C’est en ville que ça s’est compliqué, elle a cru ne jamais trouver cette foutue agence immobilière. Quand enfin elle a poussé la porte, elle a cru  un instant être parvenue au but : une secrétaire aimable l’a accueillie mais a aussitôt zigouillé ses espoirs : « Non, M. Castagnier n’était pas en agence aujourd’hui, non il ne pourrait pas la recevoir, non il n’était pas joignable » elle en aurait bien pleuré de dépit…tant de volonté, tant d’efforts décapités en quelques mots. Est-ce la rage ou la tristesse qui donnent le plus d’audace ? Elle ne le saurait jamais, mais elle n’a pas cédé, elle n’est pas partie, elle a au contraire insisté, parlé de l’urgence à le voir, à lui remettre une lettre importante et personnelle. La secrétaire a coupé court, agacée par cette vieille femme têtue et mal fagotée,   lui signifiant que ce n’était décidément pas possible puisqu’il devait prendre le train de Paris à 11h42. C’est presque en courant qu’elle a quitté l’agence, laissant l’employée éberluée mais satisfaite de s’être débarrassée de cette pauvre femme sans doute un peu dérangée !

Elle a cherché  la gare, s’est perdue, a du s’aventurer à demander son chemin à plusieurs inconnus, mais elle y est parvenue juste à temps… Elle était terrifiée par la cohue,  les grincements stridents des rails, les couloirs carrelés comme à l’hôpital, les passages souterrains, les agents de sécurité. Il restait encore à trouver le bon quai, à ne pas trébucher dans ces stupides escaliers mécaniques. Quand elle l’a vu elle a tout de suite su que c’était lui…il avait exactement la tête d’un agent immobilier, et pour être tout à fait honnête - maintenant qu’elle le voyait de plus prés-  elle avait souvenance de l’avoir déjà croisé au village prés de la maison des Donogan. Elle l’a abordé sans vergogne, avec l’énergie du désespoir, tant pis si elle paraissait dérangée ou malpolie, elle n’avait pas fait tant d’efforts pour céder maintenant ! Elle n’avait plus rien à perdre…ou plutôt si, elle avait tellement : Elle s’était fait la promesse de réussir, elle avait donné aussi sa parole à Cantis…puis si elle ne parvenait pas aujourd’hui à accomplir sa mission, elle doutait d’avoir jamais le courage de recommencer un autre jour : la ville n’avait qu’à bien la regarder, car elle n’était pas prête d’y remettre les pieds !

A présent, ils y sont allongés, presque comme avant, ils s’observent, ils sourient, ils ne parlent pas encore beaucoup, ça viendra, avec le temps. Avec les années et l’âge on a besoin de mots pour dire, expliquer, comprendre, exprimer… mais là,  pas encore : les mots ne sont pas encore le grain du partage. Il leur suffit d’être côte à côte, de se sentir, de se voir, de regarder les mêmes choses, de savoir que demain sera pareil et qu’après demain c’est déjà trop loin pour y penser…ils sont couchés dans l’herbe, ils observent l’ancienne maison de Faelan au travers des branchages de framboisiers et elle leur semble lointaine.

Ils croient qu’ils vont rester ainsi, ensemble pour des siècles, parce qu’à cet âge-là un siècle c’est long comme les grandes vacances, ça dure aussi longtemps que l’éternité de l’enfance, aussi longtemps que  les grand-mères sauront fabriquer des miracles.

Les grand-mères, c’est leur devoir de dire  aux enfants que dans les cèpes se cachent parfois des papiers magiques, que les secrétaires peuvent être des fées, que les villes ne sont pas labyrinthes mais dédales où on fini par se retrouver, que des inconnus peuvent vous venir en aide si on surmonte ses propres craintes, que les trains sont des tapis volants, que la planète est minuscule au creux des  mains comme des petits pois…

C’est un peu leur métier aux grand-mères de réaliser les impossibles rêves des petits, de leur faire croire, pour un très long instant, que si on l’espère  très fort,  l’improbable peut éclore au matin. Les grands-mères sont des boutureuses d’espérance.

Plus tard,  il faudra se retirer et les laisser au plein vent de la vie, mais pour l’heure il faut  attendre encore un peu que la peau de leur cœur s’épaississe,  jusqu’à ce que les gros chagrins puissent y ricocher sans faire d’entailles : ils deviendront plus forts, ils deviendront des grands.
 
Et voyez  comme ces enfants sont rassurés : pour la première fois ils habitent du même côté de la haie.....
 

Contact :
NOUVELLE INEDITE A LIRE : "LOIN DE L'OEIL"
goemine@aol.com
Patricia Olivier
81 PUYCELSI
Rechercher :
Compte Twitter
Toutes les brèves
Zoom sur...
Zoom sur...
Contactez-nous