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MIRABEL - QUERCY (82440)

AVOIR QUINZE ANS A MIRABEL EN 1936

Dans le livre, "J’ai eu quinze ans", épuisé à présent, Jean-Paul Damaggio fait parler de leur jeunesse un certain nombre de Tarn-et-Garonnais.

Voici les propos de Tony Meler tel que l’auteur les a recueilli de la bouche même du musicien. Certains chapitres sont sur le blog des éditions la brochure.

Quinze ans en 1936

Né en 1921 en Espagne et je me prénomme Antonio. Mon père est cultivateur musicien et ma mère trop tôt absente. A quinze ans, je viens de décider que je serai accordéoniste. Ma décision peut surprendre tous les voisins cultivateurs que nous avons autour de chez nous, mais pas ma famille. J’ai une pensée très forte pour ma mère que j’ai perdue voici un an, mais avec mon père, mon frère et ma sœur aînée, aucun coup dur ne pourra nous abattre et mon rêve sera réalité.

Le premier des coups durs, la misère, nous poussa à quitter l’Espagne vers 1922. Mes grands-parents étaient déjà décédés et c’est un oncle du Lot-et-Garonne qui nous a incités à venir par ici, car il y avait du travail pour remplacer les hommes morts à la guerre. Pour s’expliquer notre présence, certaines personnes disaient que nous étions des assassins, ce qui nous faisait sourire, nous sommes musiciens, car en effet, en plus de paysans, nous sommes musiciens. J’ai une anecdote au sujet du passage de la frontière française. Mon frère avait ramené d’Espagne un moineau blanc qu’il avait mis longtemps à attraper vivant et un douanier aurait voulu qu’on le lui cède car c’est un oiseau si rare. Là, je répète ce qu’on m’a dit car j’étais bien trop jeune pour m’en souvenir.

En arrivant dans la vallée du Tarn, on s’est installé directement dans une ferme en allant vers Corbarieu. Deux ans après, on est allé vers Mirabel. J’ai commencé l’école à Aussac et toute la première journée, ça c’est une mémoire à moi, j’ai pleuré.

Pourquoi nous nous sommes retrouvés ensuite à l’école de Mirabel ? On habitait au lieu-dit Fouysarel, à côté de la propriété de Cabos où il y avait un grand-père qui ne parlait que le patois.

Du séjour dans cette école de Mirabel je conserve beaucoup de bons souvenirs. J’y suis entré pour mes sept ans et j’en suis sorti à douze, en juillet 1932. Il y avait des Italiens comme le petit Lino Maestrella qui est cependant resté très peu. Les métayers devaient souvent changer d’habitation. Celui que j’ai le plus suivi s’appelait Gaston Gabriel qui n’était pas très malin, si je puis me permettre ce jugement. Il y avait aussi Maurice Mourgues, fils de fermier. Nous avons vu arriver un jeune enseignant Roger Ramond.

A l’école, on ne faisait pas de musique. L’instituteur, qui parfois me ramenait chez moi, faisait du violon mais pour lui. Il voulait me faire passer le certificat d'études mais je n’étais pas assez bon en français. Mon statut d’étranger ne posa aucun problème avec les camarades.

C’est par mon père que j’ai appris la musique. Il en avait fait en Espagne et il jouait des instruments à cordes. De tous les instruments à cordes qui étaient dans la maison - guitare, violon, mandoline - je n’en ai touché aucun. Un désintérêt total, mais à part ça, j'aimais bien les écouter jouer. La nuit, la musique dehors, c’est beau dans la nature. Mon oncle qui venait de Paris, jouait aussi avec eux, et ils faisaient un petit orchestre mais je n'ai jamais eu l’idée de jouer de tels instruments contrairement à mon frère qui jouait du violon (il a commencé par cet instrument) à partir de partitions. Il lisait la musique. Ma sœur déjà parisienne avait suivi des cours de violon mais, d'après ce qu'elle m'a dit, elle n’avait pas assez de force dans les doigts pour continuer. Elle fait de la couture.

Donc en 1932, l’école étant achevée, ma jeunesse allait être encore plus marquée par mon travail à la ferme. Après l’animation d’une fête de trois jours par exemple, quand il faut aller soufrer la vigne, c’est dur, et s'il y a un peu de vent de face, avec la pompe sur le dos et du sommeil plein les yeux, on sent encore plus sa douleur.

Mais alors, pourquoi décider aujourd’hui que je vais devenir accordéoniste ?

L’accordéon m'est arrivé entre les mains par un hasard de la vie. Au cours d’une visite à ma sœur parisienne, pour le Noël de 1932, ma mère qui était encore là,  m’a demandé :
– Qu’est-ce que tu veux que je te porte ?
– Bof, un accordéon, ai-je répondu.

Elle est allée à la Samaritaine acheter un accordéon pour 100 frs, un jouet quoi, dix touches, quatre basses et j'ai commencé là-dessus. J'ai dit "accordéon" par hasard, c'est une idée qui m'est venue comme ça. Je ne pensais pas du tout en faire un métier. Avec ce petit instrument, mon père à la guitare et mon frère au violon, nous avons fait danser dans le bal de Mirabel, chez Delmas. Le répertoire n'était pas grand.

Pour apprendre, sans me jeter des fleurs, je peux dire que ça n'a pas été dur. Je ne savais pas lire le solfège. La partition devant le nez, il jouait. Moi, quand j'ai commencé à trouver les notes sur l’accordéon, j’écoutais deux ou trois fois sa chansonnette et ensuite je pouvais jouer. Mon seul contact avec la musique, c'était ce contact familial mais je dois reconnaître que mon père jouait assez souvent. A ce moment-là on n'avait pas l’électricité ; c’est seulement à présent, après un changement de propriété, que nous avons la radio pour nous aider. Je me suis formé à l’oreille en écoutant mon père et mon frère. Même les fêtes ne m'étaient pas d'un grand secours. J'aurais pu y écouter les autres mais on n'y allait que quand on était invité à y jouer.

Au bout d'un mois, mon premier accordéon avait des ressorts cassés alors des voisins m'ont prêté le leur, par exemple Monsieur Cabos. Ça n'a pas duré longtemps car j'ai eu un deux rangées, douze basses, un peu le double de mon précédent. La qualité était meilleure. Ensuite, vers quatorze ans, je suis monté à mon tour à Paris voir ma sœur et mon oncle. On a essayé d'en trouver un à Clignancourt au marché aux puces. Mon oncle en a acheté un à 800 frs, je crois. Un quatre-vingt basses et trois rangées main droite chromatique. Après l’achat, j’ai escaladé les escaliers quatre à quatre pour jouer aussitôt. Là, j’aurais presque balancé l’accordéon par la fenêtre. Je n’arrivais à rien. A quatorze ans, on ne se rend pas compte des choses comme à quinze. J’ai pleuré. Quand on passe d’un diatonique à un chromatique, c’est tout à fait différent. Après quelques jours, j’ai pu m’y mettre. Le diatonique était le plus répandu et c’est seulement à Albias que Marceau Malirat avait un chromatique. Il ne lisait pas la musique, mais c’était un bon musicien. Il m’a aidé pas mal.

Ma première participation à une fête avec mon frère, c'était à Saint Romain, et vous allez comprendre pourquoi je m’en souviens bien. Participer à une fête, ça voulait dire animer la vente des bouquets le matin, accompagner la messe à l’église puis lancer le bal l’après-midi. On ne savait pas trop ce qu’il fallait jouer à l’église. On a relevé plusieurs cantiques sur un livre et on a essayé. On avait demandé au curé de nous faire signe pour lancer la musique. Après le premier signe, on attaque le premier morceau et il ne nous dit rien. On passe au deuxième cantique, il dresse l’oreille. Il ne s'attendait pas à ce qu'on joue ainsi. Il descend de l’autel pour nous demander si on avait beaucoup de morceaux de la sorte. On lui montre le répertoire préparé et il nous invite à continuer, les jeunes filles nous accompagnant par le chant. A la fin des morceaux, la messe est achevée, dit-il, en envoyant tout le monde casser la croûte. La cérémonie religieuse avait été une suite de morceaux de musique. C'était un curé assez moderne mais d'autres nous fermaient la porte de l’église car ils trouvaient que l’accordéon était un instrument mal famé.

Donc, pendant un moment on a joué tous les trois : mon père, mon frère et moi. On a pris des musiciens de l’extérieur. Mon frère est passé du violon au saxo car sans micro, le violon ne portant pas loin, le saxo faisait plus d'effet. De plus, il était à la mode. Il a acheté un saxo alto.

Après ce début de carrière musicale, je veux en faire mon métier, voilà mon rêve en ce premier janvier 1936. Mon père, avec l’âge, ne suit plus mais comme les fêtes ça marche bien, on a décidé que je devais trouver un accordéon encore meilleur. On a été chez Maugein à Tulle. Un des trois frères nous a reçus. Je me souviens d'Antoine. C’est pas de la morale qu’il m’a fait, mais il m'a dit : « Attention, il faut se tenir comme ci et comme ça ». Il avait vu que je ne jouais pas trop mal. Mon premier accordéon professionnel fut donc une occasion qui avait appartenu à Valade, le premier accordeur de chez Maugein.

Du point de vue du répertoire, je l’alimente à présent en achetant les partitions envoyées par des petits éditeurs. On se débrouille mais ce n’est plus un simple jeu : je dois m’y mettre sérieusement pour progresser.

Mon quotidien musical ce n'est donc ni les concours ni les professeurs mais les fêtes. On travaille dur mais quand on s'amuse, on s'amuse. Pour les danses, il y a de tout : tango, marche, boléro, paso-doble, java, valse... Avec trois ou quatre succès dans l’année on se débrouille. Tenez, voici un autre souvenir de vente des bouquets.

Installés et bousculés sur des camions, des charrettes, - c’était sympa - on passait de maison en maison pour porter le bouquet et on jouait un morceau à la demande. Si un voisin était plutôt de droite, il demandait La Marseillaise et le voisin de gauche demandait L’Internationale. Généralement les habitants demandaient les succès de l’époque. Des trucs de Scotto, un compositeur qui a fait beaucoup de succès. Les succès étaient souvent marseillais.

Parmi les fêtes, celle du Rond à Montauban dura cinq jours à cause de la place du 15 août dans la semaine. Le dernier jour, on nous demanda pour une noce. Eh bien ! on y est allé ! On est cinq ou six. Le nom de notre orchestre est simple « Les frères Meler ». Je suis heureux. Je ne sais trop pourquoi j’ai la passion de mon instrument. Je serai accordéoniste et demain il fera MUSIQUE.

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